Il existe une différence, subtile mais décisive, entre avoir un toit et avoir un foyer. Quiconque travaille au quotidien aux côtés de personnes migrantes l’apprend vite, non dans les manuels mais dans les pièces visitées pour des raisons professionnelles : ces logements loués, souvent bien trop chers pour ce qu’ils offrent, où l’humidité monte le long des murs comme une seconde voix, où le lit représente un roulement de travail plutôt qu’un refuge. Des personnes posées là, pourrait-on dire, comme on pose un outil utile au petit matin : prêtes à être reprises dès l’aube pour trimer dans les champs, sur les chantiers, dans les cuisines d’autrui. Des logements-dortoirs, des cuisines souillées par la fatigue plus que par négligence, des moisissures qui réapparaissent chaque automne comme une saison immuable sur le calendrier de ceux qui n’ont pas voix au chapitre pour exiger mieux.
Ce n’est pas une question d’esthétique. C’est une question de dignité, et la dignité, on le sait, n’est pas un luxe concédé lorsqu’il reste des miettes. C’est la toute première chose qu’on retire lorsqu’on traite une personne comme une simple force de travail et non comme un être humain ayant une vie à habiter. Un logement humide, obscur, dénué de soin, murmure à celui qui l’occupe : ici, tu ne comptes pas assez pour mériter mieux. Et il le répète chaque jour, en silence, dans la manière dont le plâtre s’effrite ou dans le fait que personne, jamais, ne s’enquiert de savoir si ce lieu permet de se sentir chez soi.
Car habiter, le vrai, est un verbe qui requiert du temps et du choix. On habite un logement lorsqu’on peut en prendre soin : accrocher un tableau au mur, choisir où installer une chaise, le nettoyer non par obligation mais par attachement envers l’espace où l’on vit. C’est au fond le même geste que nous accomplissons tous en rentrant chez nous, en réajustant un coussin, en arrosant une plante, en faisant la vaisselle en songeant déjà au lendemain. De menus actes proclamant : ce lieu m’appartient, et j’appartiens à ce lieu. Celui qui vit en revanche dans une chambre de passage, partagée sans fin selon des tours alternés, n’a ni le temps ni l’espace pour ces égards. Alors la maison cesse d’être un foyer pour ne devenir qu’un endroit où l’on dort, dans l’attente de repartir.
Cette blessure s’aggrave, pour qui arrive de loin, par une autre absence : celle de la maison au pays. Dans mon métier de médiateur interculturel, j’ai écouté bien des fois le récit de ce foyer perdu, et j’ai compris que le souvenir d’un lieu n’est jamais neutre, ni unique. Certains portent en eux l’image d’une pièce modeste mais pleine d’échos, de senteurs de cuisine, d’une mère appelant pour le déjeuner. D’autres au contraire — et nombreux sont les témoignages venus d’Afrique ou d’Asie — se remémorent de grandes demeures bondées, habitées par des familles nombreuses avec quantité d’enfants, où le tumulte joyeux ne s’éteignait jamais et où les portes demeuraient grandes ouvertes toute la journée, au sein d’une communauté se tenant la main à travers ces seuils dépourvus de verrous. Et il y a enfin ceux qui emportent avec eux des bâtisses meurtries par la guerre ou la misère, des toits fuis pour survivre, des maisons qui, dans le souvenir, ne figurent plus un refuge mais une plaie béante. Pour toutes ces personnes, selon des voies diverses, cette mémoire devient un étalon silencieux à l’aune duquel chaque nouvel hébergement est évalué, et toujours jugé manquant : manquant de voix, manquant d’ouvertures ou de serrures, manquant de ce tissu de relations qu’un foyer, ailleurs, savait accueillir.
Dans les deux cas, ce qui fait défaut est la possibilité de prendre racine, ne serait-ce qu’un peu, même temporairement. Une racine n’a nul besoin d’être éternelle pour être authentique : elle ne demande qu’un peu de bonne terre. Et la bonne terre, pour qui migre, est aussi constituée de murs secs, d’une porte qui se referme pour protéger, d’un espace que quelqu’un a pensé pour être vécu et non seulement rentabilisé.
C’est pourquoi, lorsque je découvre des logements soignés où une famille migrante est parvenue, souvent après des années, à façonner son propre univers — les rideaux choisis, les photographies sur le réfrigérateur, le parfum d’un mets natal qui s’entrelace avec celui du nouveau pays — je perçois qu’il s’est accompli là quelque chose de bien plus vaste qu’un bail locatif. Quelqu’un a pu recommencer à habiter, au sens le plus noble du terme : non point seulement demeurer, mais vivre. Et c’est bien là que s’évalue, mieux que dans n’importe quelle tribune, la dignité qu’une communauté consent à accorder à celui qu’elle accueille.
Il est un intervenant qui demeure trop souvent dans l’ombre de ce tableau, quoiqu’il pèse d’un poids immense : l’employeur. Il arrive, et cela s’est produit fréquemment au cours de mon expérience, que celui qui embauche une personne migrante se soucie bien peu du toit sous lequel celle-ci repose : un arrangement trouvé à l’économie, souvent jugé indigne par l’employeur lui-même, mais tenu pour convenable car circonscrit à la seule durée du contrat, c’est-à-dire au temps durant lequel cette personne est utile. Le besoin assouvi, l’intérêt pour le toit s’évanouit aussitôt. Il n’en va pas toujours ainsi, heureusement : certains employeurs s’avèrent, au contraire, le premier véritable rempart pour accéder à un logement régulier et digne, apposant leur signature au bas d’un bail que nul autre n’aurait consenti. Mais entre ces deux attitudes se niche une dérive plus insidieuse et tout aussi grave : celle du logement fictif, consenti par l’employeur sur le papier uniquement, afin de répondre aux critères de superficie exigés par les démarches de regroupement familial. Une habitation qui existe dans les registres administratifs mais nullement dans l’existence concrète de ceux qui devraient y loger : une énième manière de subordonner la dignité d’habiter à une exigence bureaucratique plutôt qu’à un droit inhérent à la personne.
Un logement digne ne constitue pas un privilège qu’il faudrait mériter par l’épuisement d’un labeur sous-payé. C’est un droit qui prévaut sur le travail, car aucun individu ne devrait être assimilé à de la simple main-d’œuvre avant d’être reconnu comme une personne ayant besoin, tout simplement, d’un endroit où revenir et se sentir chez elle.
Photo de Massimo Buccarello

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