XXVᵉ DIMANCHE DU TEMPS ORDINAIRE

14 September 2026

matteo

L’« Injustice » de Dieu

Lectures : Is 55,6-9 ; Ph 1,20-27 ; Mt 20,1-16

L’une des principales fausses images de Dieu que nous portons en nous et qu’il est urgent de mettre au rebut est celle selon laquelle Dieu serait juste. J’ai écrit un livre intitulé : « L’Injustice de Dieu et autres anomalies de son amour » : Dieu est en effet profondément « injuste », selon la logique courante, et… heureusement pour nous, car s’il devait nous punir continuellement pour nos péchés, pour nos désobéissances, les châtiments les plus terribles ne suffiraient à aucun instant ! Heureusement, nous dit le Seigneur dans la première Lecture, « mes pensées ne sont pas vos pensées, vos voies ne sont pas mes voies » (Is 55,6-9).

Le concept biblique de « justice » (en hébreu « sedaqah » et en grec « dikaiosyne ») ne correspond pas à celui de l’homme, bien exprimé par Ulpien dans le droit romain, de « voluntas suum unicuique tribuendi », c’est-à-dire de donner à chacun le sien. « Jamais une traduction n’a été aussi malheureuse que celle-ci, car si Paul a effectivement emprunté ce terme au monde juridique romain, le sens qu’il lui a donné est tout autre » (G. Ravasi). Pour les Juifs, la « justice » est essentiellement la solidarité avec la communauté, le fait de vivre des relations harmonieuses avec les frères. C’est pourquoi, dans l’Écriture, la « Justice » de Dieu est essentiellement son projet d’amour pour les hommes, son activité salvifique, miséricordieuse et fidèle, qui s’accomplit finalement seulement en Jésus-Christ (Rm 3,21-26).

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Voilà pourquoi, lorsque dans le Nouveau Testament il est question de justice rétributive, il n’y a pas en Dieu la logique du « do ut des ». Il n’est pas une sorte de grand commerçant qui, avec une petite balance, attribue des récompenses ou des châtiments à la mesure exacte des mérites : il est disposé à pardonner tous nos péchés pourvu que nous fassions de même avec nos frères (Mt 6,14-15 ; 18,21-35), il remet toutes nos dettes si nous les remettons à nos débiteurs (Mt 6,12), il récompense « le gérant malhonnête, parce qu’il a agi avec habileté…, en se faisant des amis avec les richesses malhonnêtes » (Lc 16,1-12), et s’il est impossible pour un riche de se sauver, « ce qui est impossible aux hommes ne l’est pas à Dieu » (Mt 19,23-26). Le fait même de récompenser non pas sur la base de la foi ou de la religiosité mais selon la situation objective de pauvreté (« Heureux vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous… ; mais malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation » : Lc 6,20-25) va à l’encontre du concept d’une rétribution pour des mérites personnels. Au fond, Dieu est un juge « injuste » selon les critères humains parce que, dans l’Évangile d’aujourd’hui, il récompense du même salaire aussi bien ceux qui ont travaillé douze heures à la vigne que ceux qui n’y ont travaillé qu’une seule heure (Mt 20,1-16).

C’est l’injustice de l’Amour, de la miséricorde qui surabonde sur l’impartialité : c’est la logique de celui qui abandonne les quatre-vingt-dix-neuf brebis dans le désert pour aller à la recherche de celle qui était perdue (Lc 15,4), de celui qui se réjouit davantage « pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes » (Lc 15,7), du Père qui fait tuer le veau gras, en faisant une grande fête, pour le fils prodigue qui revient, alors qu’il n’a jamais accordé un chevreau au fils obéissant pour faire la fête avec ses amis (Lc 15,11-32), de Jésus qui transgresse la Loi qui ordonnerait la lapidation de l’adultère, et renvoie la femme sans la condamner (Jn 8,1-11), qui pardonne à la pécheresse, « parce qu’elle a beaucoup aimé » (Lc 7,47-49).

Si dans l’Ancien Testament la justice de Dieu se manifestait par la grâce qu’il offrait aux personnes « pieuses », Jésus proclama une vérité inouïe pour le monde juif : Dieu prend soin précisément du pécheur ! La Justice de Dieu est donc son Amour ! Pour manifester que son être de Justice est d’être uniquement Amour, Dieu prendra sur lui, en la Personne du Fils, les péchés des hommes, et en purgera lui-même la peine en mourant pour eux (Rm 3,25). La Croix est donc la sublime révélation du sens de la Justice divine, la suprême théophanie de son être de Justice-Amour ! C’est vraiment là l’« Évangile », la joyeuse nouvelle : rien ne peut désormais nous séparer de l’amour de Dieu dans le Christ Jésus (Rm 8,35-39) !

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